Une analyse marxiste de la globalisation actuelle

Une analyse marxiste de la globalisation actuelle

Contribution d'Henri Houben au colloque de Shanghai:
La mondialisation économique et l'économie marxiste moderne.
2-3 avril 2006

Lorsqu’on aborde la question de la globalisation actuelle, il est important, selon moi, de ne pas commettre deux erreurs.

La première, et incontestablement la plus importante, est de ne pas partir de l’étude sur l’impérialisme de Lénine, qui reste d’une actualité cruciale.
La seconde est de ne pas reconnaître les changements et les adaptations qui se sont déroulés depuis cette époque. La globalisation actuelle est d’abord et avant tout la situation de l’impérialisme propre à notre époque.

1. L’actualité de l’analyse de Lénine sur l’impérialisme

Lénine écrit son texte sur l’impérialisme, en 1916, en pleine guerre mondiale. Son point de vue est que cette guerre est le résultat de politiques impérialistes menées par chaque Etat européen belligérant et que ces politiques viennent eux-mêmes des stratégies des grandes entreprises dans leurs conquêtes des marchés.

Il souligne qu’il y a un changement qualitatif du capitalisme dans le passage de la situation dominée par la libre entreprise et les firmes de taille petite ou moyenne à l’ère des monopoles. Là où régnaient le “ libre marché ” et la concurrence sur le plan surtout économique se substitue la compétition entre géants sur tous les plans. Là où l’Etat servait avant tout à assurer le cadre du développement économique, par des investissements, par le contrôle des travailleurs et par l’unification monétaire succède un Etat impérialiste, prêt à tout pour défendre ses monopoles. Là où les contradictions opposaient travailleurs et patrons et firmes entre elles, les antagonismes prennent désormais un caractère planétaire et mettent en présence non seulement les classes sociales, mais des Etats entre eux. Là où le capitalisme pouvait apporter un développement des techniques et de la science et représenter un progrès par rapport au féodalisme, prend place un capitalisme rentier, parasitaire, vorace, pour qui le critère ultime des choix est la hausse maximale des bénéfices.

Aujourd’hui, l’époque de l’impérialisme est loin d’être révolue. Au contraire, elle est présente que jamais. Et ce qui a surtout changé, c’est l’ampleur avec laquelle les caractéristiques de l’impérialisme agissent.

1.1. Un monde dominé par les monopoles

Ainsi, en 1916, les monopoles intervenant à une échelle directement planétaire sont plutôt rares. Ils existent surtout dans le domaine des matières premières, déjà dans le pétrole avec Royal Dutch/Shell suivie bientôt par l’Anglo-Iranian Petroleum Company (qui deviendra BP) et la Standard Oil de Rockefeller (aujourd’hui ExxonMobil et, en partie, ChevronTexaco).

A l’heure actuelle, c’est plutôt l’inverse. Rares sont les secteurs qui ne sont pas régis par des géants mondiaux, qui ont une base productive un peu partout sur le globe. Il n’y a plus que deux grands constructeurs d’avions commerciaux : Boeing et Airbus. Il n’y a qu’une douzaine de multinationales automobiles. Elles assurent près de 90% de la production mondiale en 2004, comme le montre le tableau 1. En 1990, pour obtenir une proportion pareille, il fallait 25 firmes. La plupart ont fusionné entre elles ou ont été rachetées par des constructeurs plus puissants.

Tableau 1.
Production mondiale de véhicules par constructeur 2004 (en unités et pour cent)
    Pays Véhicules produits %
  General Motors Etats-Unis 14,0
  Suzuki Japon 3,1
  Isuzu Japon 500.337 0,8
1 GM élargi Etats-Unis 17,8
  Ford Etats-Unis 10,4
  Mazda Japon 2,0
2 Ford-Mazda Etats-Unis 12,3
3 Toyota Japon 12,3
  Nissan Japon 5,0
  Renault France 4,2
4 Alliance Renault-Nissan France 9,2
5 Volkswagen Allemagne 7,9
6 DaimlerChrysler Allemagne 7,2
7 Peugeot France 5,3
8 Honda Japon 5,0
9 Hyundai Corée 4,3
10 Fiat Italie 3,3
11 Mitsubishi Japon 2,2
12 BMW Allemagne 1,9
  Autres   11,1
  Total   100,0
Source : OICA (Organisation internationale des constructeurs automobiles).

Même si le secteur a beaucoup changé, il y a trois grandes compagnies pétrolières : Royal Dutch/Shell, BP et ExxonMobil. Trois autres sociétés sont également très importantes, mais sont la moitié de la taille des précédentes : Total, ChevronTexaco et PhillipsConoco.

            Autre secteur touché par la vague des fusions et concentrations : l’industrie pharmaceutique. Autrefois dispersée, parce que les produits sont multiples, elle est aujourd’hui réunie sous l’égide d’une douzaine firmes qui contrôlent 60% des ventes mondiales, comme l’indique le tableau 2.

Tableau 2.
Classement des compagnies pharmaceutiques par chiffres d’affaires en 2004 (en million de dollars et en pour cent)
    Country Sales %
1 Pfizer Etats-Unis 52.921 9,6
2 Johnson & Johnson Etats-Unis 47.348 8,6
3 Glaxosmithkline Grande-Bretagne 37.304 6,8
4 Novartis Suisse 28.247 5,1
5 Roche Suisse 25.166 4,6
6 Merck Etats-Unis 22.939 4,2
7 Bristol Myers Etats-Unis 21.886 4,0
8 AstraZeneca Grande-Bretagne 21.426 3,9
9 Abott Laboratories Etats-Unis 20.473 3,7
10 Sanofi-Aventis France 18.710 3,4
11 Wyeth Etats-Unis 17.358 3,2
12 Eli Lilly Etats-Unis 13.858 2,5
  Autres   222.364 40,4
  Total   550.000 100,0
Source : Fortune, Global 500, July 25 2005 pour les chiffres d’affaires par firme, EFPIA (European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations) pour le total de l’industrie pharmaceutique.

On pourrait ainsi continuer l’énumération des différents secteurs.

            La vague des fusions et des acquisitions a ététrès importante dans les années 90. Elle a connu une ampleur sans précédent,ainsi que le montre le tableau 3.

Tableau 3.
Nombre et montant (en milliards de dollars)
des opérations de fusions et d’acquisitions
  1985 1990 1995 2000 2003
Nombre 1.719 4.239 4.981 11.169 7.743 64.845
Montant 150 206 896 3.440 1.318 14.099
Source : US Census Bureau, Statistical Abstract of the United States, différentes années.

On voit que les fusions et acquisitions sont passées de1.719 en 1985 à 11.169 en 2000 et qu’au niveau des montants en jeu, ils ont étémultipliés par vingt durant cette période, de 150 milliards de dollars en 1985à 3.400 milliards en 2000. En dix ans, de 1991 à 2000, les sommes totales sechiffrent à 14.099 milliards de dollars pour pratiquement 65.000 transactions.Par la suite, avec le krach boursier de 2001, ces statistiques ont baissé. Maisles opérations, dignes d’un gigantesque Monopoly à l’échelle planétaire,reprennent depuis 2004.

1.2. Le développement des marchés financiers

            Ce jeu de capital s’accompagne d’undéveloppement, lui aussi démesuré, des marchés financiers. A l’époque deLénine, la banque servait de centre de gestion du capital et donnait à celle-ciun pouvoir considérable. Aujourd’hui, elle est rejointe par toute une série desociétés financières de toute origine : fonds de pension, fondsspéculatifs, compagnies d'assurance…

            Il est possible de prendre beaucoup d’indicateurs de ce phénomène. Mais limitons-nous ici à la capitalisation boursière. Le développement de celle-ci est reprise dans le tableau 4.

Tableau 4.
Capitalisation boursière par pays (in billion dollars)
  1990 1995 1999 2002 2004
Etats-Unis 3.059 6.858 16.635 11.055 16.324
Japon 2.918 3.667 4.547 2.069 3.558
Union européenne (à 15) 2.170 3.779 9.117 5.580 9.321
Autres 1.253 3.485 5.849 4.567 7.966
Total mondial 9.400 17.788 36.149 23.271 37.168
Source : World Federation of Exchanges : http://www.fibv.com/

On observe une croissance très importante : 16% enmoyenne par an de 1990 à 1999 pour l’ensemble du monde et 20,7% pour lacapitalisation boursière américaine. C’est bien plus rapide que le PIB (produitintérieur brut) : seulement une croissance annuelle moyenne 3,3%. De cefait, la capitalisation boursière représentait environ 40% du PIB mondiale en1990. Elle le dépasse en 1999 et en 2004. Aux Etats-Unis, elle est supérieureau PIB national de 39%.

1.3. De l’exportation de capitaux à la production internationale

            L’exportation de capitaux a pris de proportionsgigantesques. C’est ce que montre le tableau 5.

Tableau 5.
Evolution du stock d’investissements à l’étranger comparé au PIB mondial
(en milliards de dollars)
  1980 1990 2000 2004
Stock d’investissements (1) 524 1.785 6.148 9.732
PIB (2) 11.808 22.519 31.647 40.671
Ratio (1)/(2) (%) 4,4 7,9 19,4 23,9
Source : UNCTAD, World Investment Report.
Transnational Corporations and the Internationalization of R&D, 2005, p.14 and 308.

En1980, le stock d’investissements à l’étranger (FDI outward stock) équivalait à4,4% du PIB mondial. Cette part n’a cessé d’augmenter au cours des années pouratteindre en 2004 23,9%.

En 1914, l’orientation de ces investissements concernait en premier lieu le secteur des matières premières : “ Environ 55 pour cent du capital total était dirigé vers le secteur primaire,  20 pour cent vers les chemins de fer, 15 pour cent vers les activités manufacturières, 10 pour cent vers le commerce et la distribution et le reste vers les entreprises d’intérêt général, les banques, etc.  Des investissements industriels, qui étaient surtout orientées vers des marchés locaux, se concentraient surtout en Europe, aux Etats-Unis, dans les “ dominions ” du Royaume Uni et en Russie ; tandis que, à part le minerai de fer, le charbon et la bauxite, presque tout l'investissement en métaux se trouvaient dans l'Empire britannique ou dans les pays en voie de développement ”.[1] A ce moment, la Grande-Bretagne représentait environ 45,5% du stock d’investissements à l’étranger.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’il y a un changement notable. L’Angleterre cède sa place aux Etats-Unis qui assure l’essentiel des investissements : 44,9% en 1960, 44% en 1975 et encore 42% en 1980, selon la CNUCED. La production manufacturière accroît sa part continuellement : “ En 1960, environ 35 pour cent de l'investissement accumulé des Etats-Unis et du Royaume Uni se trouvaient dans l'industrie manufacturière, comparé à environ 25 pour cent en 1938 et 15 pour cent en 1914 ”.[2] La part des activités manufacturières dans l’investissement américain atteint même 45% en 1975.[3]

Un changement s’opère dans ce secteur. Jusqu’alors, les investissements des multinationales ont pour but de fournir un marché local. A partir de 1960, des firmes investissent dans un pays étranger, généralement dans le tiers-monde et surtout en Asie du Sud-Est, qui développe des zones franches, afin d’approvisionner la métropole. Ainsi, les premières usines “ tournevis ” apparaissent au début des années 60 dans le secteur électronique : “ La première chaîne de montage offshore dans le secteur des semi-conducteurs a été mise sur pied par Fairchild à Hong Kong en 1962. En 1964 General Instruments a transféré une partie du montage micro-électronique à Taiwan. En 1966 Fairchild a ouvert une usine en Corée du Sud. A peu près au même moment, plusieurs entreprises américaines ont mis sur pied des chaînes de montage de semi-conducteurs dans la zone frontière du Mexique. Vers la fin des années 1960 des firmes américaines se sont établies au Singapour et ensuite en Malaisie ”.[4]

C’est un point de départ pour une expansion de la production à l’étranger. “ Par exemple, en 1966, les multinationales américaines employaient seulement 1.750 ouvriers industriels en Malaisie, 1.232 au Singapour et 4.804 à Taiwan. En 1987 l'emploi dans des firmes industrielles en Malaisie a grimpé à 54.000, à Singapour à 38.400 et à Taiwan à 49.100. Chacun a vu des taux d'augmentation bien au-delà de 1.000 pour cent – dans les  cas de la Malaisie et de Singapour la croissance a été d'environ 3.000 pour cent .[5]

L’industrie automobile connaîtun développement identique. Le point de départ semble la restructuration desactivités européennes de Ford en 1980. Auparavant, chaque filiale européennevisait avant tout son marché local. En 1980, Ford décide de les orienter pourun seul marché régional intégré, l’Europe. Les unités de production sontspécialisées : les opérations d’assemblages le sont par modèle et lesusines produisant des moteurs ou autres pièces sont concentrées en quelqueslieux qui fournissent toutes les usines du continent. Ford sera suivi parGeneral Motors en 1985 : celle-ci installe son centre de décision pour l’Europeen Suisse. Bientôt, les autres constructeurs européens procéderont de même. AuxEtats-Unis, les firmes vont s’installer au Mexique et intégrer les unités defabrication dans leur structure productive de l’Amérique du Nord. En Asie duSud-Est, c’est Toyota qui est en pointe : concentrant les unitésd’assemblage en Thaïlande, la fabrication des moteurs en Thaïlande et enIndonésie, les transmissions aux Philippines…

Il est intéressant de noter qu’en1980 Ford développe en même temps le concept de voiture mondiale.  Le but estde fabriquer un véhicule à partir de pièces venant du monde entier. Maisl’opération échoue et à la fois la production et la conception des automobilesdemeurent essentiellement continentales (jusqu’à nos jours).

Robert Reich, ancien secrétaire américain au Travail, reprend un autre exemple dans son livre sur la mondialisation : celui de la Pontiac Le Mans. Il veut expliquer qu’aujourd’hui la production est mondialisée : “ Quand un Américain achète une Pontiac Le Mans de General Motors, par exemple, il ou elle s'engage sans le savoir dans une transaction internationale. Des 10.000 dollars payés à GM, environ 3.000 vont à la Corée du Sud pour des opérations de travail et de montage de routine, 1.750 au Japon pour des composants développés (moteurs, essieux et électronique), 750 à l'Allemagne de l'Ouest  pour le design, 400 à Taiwan, Singapour et le Japon pour des petites pièces, 250 à la Grande-Bretagne pour la publicité et le marketing, et environ 50 à l'Irlande et à la Barbade pour le traitement de données. Le reste – moins de 4.000 – va à des stratèges à Detroit, à des avocats et des banquiers à New York, à des lobbyistes à Washington, à des travailleurs des assurances et de la santé dans l'ensemble du pays, et aux actionnaires de General Motors – dont la plupart vivent aux Etats-Unis, mais dont un nombre croissant sont des étrangers ”.[6] Il veut ainsi montrer sa thèse qu’il y a des intérêts séparés entre les multinationales, qui agissent au niveau mondial, et les Etats, qui restent nationaux. Les temps auraient changé depuis Charles Wilson, président de General Motors, devenant secrétaire à la Défense en 1953 et qui répondait à la question de journalistes pour savoir s’il n’y avait pas incompatibilité entre ces deux tâches : “ Je ne peux pas le concevoir parce que pendant des années j'ai pensé que ce qui était bon pour notre pays était bon pour General Motors, et vice versa. La différence n'existait pas. Notre firme est trop grande. Ca va de pair avec le bien-être du pays. ”.[7]

Malheureusement pour RobertReich, la démonstration tourne court. En effet, l’exemple donné ne fonctionnepas. Il est basé sur l’accord de coopération entre General Motors et Daewoo,mais celui n’est pas appliqué et la Pontiac Le Mans ne se vend pas. L’industrieautomobile reste fondamentalement organisée à une échelle continentale et nonmondiale.

On reviendra plus tard sur la question des liens entre multinationales et leurs Etats d’origine. Mais on peut préciser ici qu’il n’y a pas (encore) de production véritablement mondialisée, parce qu’il n’existe pas de création de valeur à l’échelle mondiale. Chaque système national subsiste avec ses spécificités et avec ses développements propres. Une heure de travail dans un pays ne vaut pas (nécessairement) une heure de travail dans un autre. Les conditions de travail sont contrastées entre les régions du monde. Et, en particulier, les forces de travail sont payées très différemment à la fois en fonction de valeurs différentes, mais aussi de rapports de forces différents. Ce qu’on appelle mondialisation dans ce cadre porte sur le fait que les multinationales profitent de ces différences, avec l’aide de leurs Etats respectifs et des institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale et l’OMC, pour tirer le plus grand bénéfice possible. De cette façon, s’il n’y a pas de création de valeur mondiale, il y a transfert de plus-value des travailleurs du monde entier – et notamment du tiers-monde – vers ces centres de pouvoir capitalistes.[8]

Aujourd’hui, l’exportation descapitaux concerne tous les secteurs, celui des services ayant rattrapé leurretard ces dernières années. C’est ce qu’on peut observer dans le tableau 6,qui concerne seulement les Etats-Unis, pour lesquels on dispose de statistiquesdétaillées.

Tableau 6.
Stock d’investissements à l’étranger des Etats-Unis
par secteur (en pour cent)
  1970 1980 1990 2000 2004
Mines 27,8 22,1 13,3 7,1 4,9
Manufacture 41,3 41,4 38,8 26,1 20,7
Services 31,0 36,6 47,9 66,8 74,3
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Source : Survey of Current Business, différentes années.

Le secteur des services passe de 31% en 1970 à 74,3% en2004. Il prend des parts sur le secteur primaire dès 1970. Il en prend sur lesecteur manufacturier surtout à partir de 1990. Un nouveau comptage, intégrantcertaines parties autrefois attribuées à la production au secteur des services,explique cette chute. Mais seulement en partie, pas complètement.

1.4. Le partage du monde entre impérialistes

            Les monopoles agissant à l’échelle planétaire separtagent le monde. Mais cette répartition est sans cesse contestée. Si lesmultinationales sont des géants, elles ne se livrent pas moins une concurrenceacharnée. Les vagues de fusions et d’acquisitions en sont la preuve. C’est àqui mangera l’autre le premier, à qui prendra le plus de parts de marché, à quis’accaparera la plus grande partie des bénéfices (de la plus-value).

            Dans cette lutte, les Etats sont loin d’être inactifs. En effet, si la manière d’intervenir n’est sans doute plus identique à celle qu’elle était en 1953, elle n’en demeure pas moins importante. Ainsi, les Etats-Unis promeuvent le libre commerce, le droit à la propriété intellectuelle afin de soutenir leurs firmes impliquées dans le développement des nouvelles technologies. Le département de la Défense est toujours est un plus actif à soutenir les entreprises américaines, leur passant régulièrement des commandes.[9] De même, la création d’un grand marché intégré sur le continent européen est au profit des entreprises situées dans cette région, donc en premier lieu des sociétés européennes elles-mêmes. Pour gagner la compétition mondiale, une compagnie doit d’abord être forte sur son propre marché intérieur. Et que dire du Japon, dont le puissant ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (METI : Ministry of Economy, Trade and Industry) établit régulièrement des plans pour favoriser les firmes japonaises dans la compétition mondiale.

            De ce fait, acquérir des zones où l’influenceest prépondérante reste un objectif permanent de ces Etats impérialistes. Lemonde est partagé. Les Etats-Unis ont incontestablement un leadershipplanétaire. Mais, sur certains territoires, en fonction du passé et desintérêts présents, il y a des disputes ou des désaccords entre les Etats-Unis,d’une part, et l’Union européenne ou le Japon, d’autre part, même si cesantagonismes ne prennent pas à ce jour un caractère violent de grande ampleur.Ainsi, l’Afrique de l’Ouest met en jeu l’Europe, puissance colonialetraditionnelle, et les Etats-Unis, qui y cherchent des ressources pétrolièrespour leur économie. L’Amérique latine, longtemps chasse gardée et arrière-courindustrielle des Etats-Unis, est soumise à des incursions européennes. L’Asieest l’enjeu de convoitises surtout entre les multinationales américaines etjaponaise (avec, dans certains secteurs, une présence de firmes européennes).

2. L’apport du socialisme

Ce qui a surtout changé depuisl’analyse de Lénine sur l’impérialisme est l’apparition du socialisme en 1917.Cela a été une révolution non seulement pour la Russie tsariste, mais égalementpour le monde entier.

D’abord, cela a montré de façonconcrète qu’il y avait une alternative au capitalisme et à l’impérialisme etindiqué que le capitalisme était condamné à terme par l’histoire. Après laPremière Guerre mondiale, les forces révolutionnaires n’ont pas pu gagnerd’importantes parties du continent européenne, trahies par les dirigeants despartis sociaux-démocrates (le SPD allemand notamment). Après la Seconde Guerremondiale, toute une série de révolutions ont éclaté en Europe et en Asie. Unebonne partie de l’humanité s’est libérée du joug impérialiste, avec lesvictoires des partis communistes en Europe de l’Est, en Chine, en Corée et auVietnam.

La guerre mondiale, initiée parle courant bourgeois le plus nationaliste, raciste et criminel (les fascisteset nazis), a montré jusqu’à quel degré de barbarie le capitalisme pouvaitaller. Le socialisme apparaissait à une majorité de la population comme unsystème libérateur. Et cela a été effectivement le cas, permettant à desmillions de gens qui étaient soumis à la faim, à la misère et aux privationssous le capitalisme de récolter les fruits de leur travail. Ce sont lesEtats-Unis qui ont pris le relais des fascistes pour devenir le rempart del’impérialisme à la progression du socialisme. Ils ont lancé le plan Marshallpour diviser l’Europe. Ils ont participé activement à la reconquête de laGrèce. Ils ont déclenché la guerre de Corée. Ils ont remplacé ensuite lescolonialistes au Vietnam pour empêcher la réunification du pays.

A plusieurs reprises, ils ont étévaincus ou mis en échec. En 1959, ils ont été chassé de Cuba, cette petite îledes Antilles, qui servait de paradis à la classe dominante américaine. En 1975,ils ont été sortis du Vietnam et d’Indochine, après d’interminables boucheriesdont ils sont responsables.

Ensuite, l’apparition dusocialisme a suscité aussi le développement des mouvements de libération dansle tiers-monde. La victoire socialiste en Chine a incontestablement servid’exemple à beaucoup de peuples du tiers-monde. Cela a montré qu’une libérationétait possible, qu’un développement économique était possible, que les peuplespouvaient prendre leur sort en mains, sous la direction d’un parti communiste.

Le tiers-mondisme a pris del’essor. En 1955, il y a eu la conférence de Bandoeng, réunissant la grandemajorité des pays du tiers-monde, y compris la Chine. En 1956, la crise de Sueza montré qu'un ancien pays colonisé, l’Egypte, pouvait résister auxprovocations de ces anciens colonisateurs. Dans les années 60, la plupart despays africains ont connu la décolonisation, parfois formelle, maisreconnaissant l’indépendance politique théorique. Ces développements ont permisl’éclosion de révolutions nationales comme en Algérie, au Moyen-Orient, auNicaragua... Dans certains pays, les représentants américains ont été chasséscomme en Iran. Dans les années 70, les pays du tiers-monde ont revendiqué depouvoir assurer 20% du commerce.

Depuis lors, les puissancesimpérialistes ont repris l’offensive, sous l’égide des politiques menées parMargaret Thatcher en Grande-Bretagne et par Ronald Reagan aux Etats-Unis.Malgré cet effort d’imposer de nouvelles formes de colonialisme, les grandspays du tiers-monde comme la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres ont de plusen plus de poids dans le concert international actuel.

Enfin, l’apparition et le développementdu socialisme ont permis l’essor d’acquis sociaux dans les pays impérialistes,notamment en Europe. Ces acquis sont l’aboutissement de longues luttesouvrières : la sécurité sociale, l’augmentation des salaires, ladiminution du temps de travail… Après avoir conduit à des guerres impitoyableset dramatiques, après s’être fondé sur la misère ouvrière pour se développer,le capitalisme a dû prendre des voies plus douces, plus sociales en Europe,dont les partis sociaux-démocrates ont été l’expression. Mais, pour une bonnepart, ceci est la conséquence de la victoire du socialisme en URSS et en Europede l’Est. Si les travailleurs n’avaient pas obtenu certains avantages, ilsauraient opté et lutté directement en faveur de ce socialisme qui se développait.

Le socialisme et ses conséquencesinternationales sont des changements majeurs, dont l’analyse sur laglobalisation aujourd’hui doit tenir compte. Une étude sur la globalisation nepeut demeurer sur le champ économique, elle doit être globale. Comme le notaitdéjà en son temps Lénine.

3. Les deux modifications essentielles dans l’impérialisme actuel

            Pour analyser la mondialisation actuelle, ilfaut tenir compte de deux changements essentiels.

D’abord, il y a la criseéconomique structurelle. Celle-ci éclate en 1973, avec le quadruplement du prixdu baril de pétrole. Mais elle est fondée structurellement par leralentissement des gains de productivité, par la baisse tendancielle du taux deprofit…

C’est pour contrer la diminution des revenus et du patrimoinedes détenteurs de capitaux qu’est lancée une vaste contre-offensive patronale,souvent qualifiée de politique néolibérale et identifiée par les gouvernantsbritanniques et américains de l’époque, Margaret Thatcher et Ronald Reagan.Leur but est à la fois de réduire les pouvoirs conquis par les pays dutiers-monde et par les travailleurs, d’une part, et de redistribuer lesrichesses créées en faveur des capitalistes, d’autre part.

            Ces politiques réussissent sur ce dernier point.Ainsi, la part du pour-cent le plus riche aux Etats-Unis voit sa part dans larichesse nationale évoluer favorablement à partir de 1980. Ce que présente letableau 7.

Tableau 7.
Part du patrimoine américain détenu par le pour-cent
le plus riche des Etats-Unis (en pour cent)
  1958 1962 1969 1972 1976 1983 1989 1992 1995 1998 2001
Part (%) 30,4 32,2 31,3 31,6 21,9 33,8 37,4 37,2 38,5 38,1 36,8
Source : Calculs basés sur Edward Wolff (1987), “ Estimates of Household Wealth Inequality in the US  ”, Review of Income and Wealth, n°3, septembre, et Edward Wolff (2000), “ Recent Trends in Wealth Ownership ”, Jerome Levy Economics Institute, Working Paper n°300, avril.

Dans les années 60, cette part est relativement stableautour de 30%. Avec la crise économique en 1973, elle baisse à 21,9%. Lespolitiques reaganiennes permettent aux plus riches de regagner rapidement leursfortunes perdues dans le krach boursier des années et . Etmême davantage. En 1995, ils parviennent à un niveau jamais atteint depuis laSeconde Guerre mondiale : 38,5%. Le nouveau krach de 2001 réduit lepatrimoine financier. En effet, la composition de celui-ci parmi le pour-centle plus riche concerne surtout la détention d’actions.

            Le second élément de changement est justement le coup porté par la victoire de la contre-révolution en URSS et en Europe de l’Est. Cela se traduit par l’effondrement de ces pays et leur démantèlement partiel, accompagné d’une régression sans précédent. Ce que Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien chef économiste de l’administration Clinton puis vice-président et chef économiste à la Banque mondiale, a qualifié de “ plus grande augmentation historique de la pauvreté en si peu de temps (en dehors des guerres et des famines) ”.[10]

            Mais cette situation dans le pays qui a inauguréla révolution socialiste ainsi que la construction d’un système alternatif aucapitalisme a eu un impact phénoménal sur le reste de la planète. Lacontre-offensive patronale a été renforcée et accentuée. Les acquis destravailleurs sont réduits rapidement. La pression sur le tiers-monde s’estaccrue. Les marges de manœuvre sont réduites.

Le monde est “ unifié ”dans le cadre de l’impérialisme, sous la houlette des Etats-Unis, impérialismeclairement dominant depuis la Seconde Guerre mondiale. L’OMC est créée pourasseoir cette domination. Certains néo-conservateurs ont intitulé cette phasede ce qu’ils appellent la victoire définitive du capitalisme sur le socialismela “ fin de l’histoire ”. De succès, il ne peut évidemment pas êtrequestion. Mais cela indique l’arrogance de l’impérialisme.

4. Les Etats-Unis : vers l’hégémonie planétaire

Depuis 1990, les Etats-Unis ontpris le chemin de l’offensive vis-à-vis de leurs anciens alliés impérialistes.Autrefois leader du “ monde dit libre ”, ils se retrouvent avec ladisparition de l’URSS comme la puissance impérialiste principale. Très vite,ils se fixent comme objectif d’empêcher toute autre puissance d’être capable deles rivaliser. C’est ce qui ressort du document intitulé “ DefensePlanning Guidance ” et rédigé en 1992 par Paul Wolfowitz et Lewis Libby.Celui-ci a été commandé par le secrétaire à la Défense de l’époque, Dick Cheney.

Mais le problème numéro un estcelui de l’économie. Les Etats-Unis sont progressivement rattrapés par l’Europeet par le Japon sur le plan de la productivité. Le tableau 8 le montre trèsbien.

Tableau 8.
Evolution du PIB réel par habitant en dollars PPA de l’Europe et du Japon comparé aux Etats-Unis (USA=100)
  1950 1960 1970 1980 1990 1998
USA 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Etats-Unis 47,2 60,4 67,8 70,6 68,3 65,1
Japon 20,1 35,2 64,6 72,3 80,9 74,7
Source: Basé sur Angus Maddison, L'économie mondiale. Une perspective millénaire, OCDE, 2001. Les montants sont calculés en dollars PPA (parité-pouvoir d’achat) Geary-Khamis de 1990.

En 1950, l’économie européenne est à la moitié du niveau decelle des Etats-Unis. Et le Japon se trouve au cinquième de la situationaméricaine. Le rattrapage est permanent. Il atteint un point culminant pourl’Europe en 1980, pour le Japon en 1990. A ce moment, aux Etats-Unis, paraît unlivre intitulé “ Made in America ”, publié par le MassachusettsInstitute of Technology, montrant que dans huit secteurs industriels, lesfirmes japonaises sont plus performantes que les entreprises américaines etprédisent même presque un déclin manufacturier des Etats-Unis.

            Une fois débarrassés de la lutte contre l’URSS,les Etats-Unis se lancent donc dans une offensive pour regagner de fait leurposition de leader économique mondial. Ils instaurent un Conseil économiquenational, au service du président américain. Ils transforment leur diplomatiede “ guerre froide ” en actions commerciales en faveur desmultinationales américaines. Ils orientent les actions de la CIA et de la NSA(National Strategy Agency) vers des objectifs économiques. Et cela porte soneffet. Puisque, dans le tableau 8, on voit qu’à partir de 1990, aussi bienl’Union européenne que le Japon reperde du terrain.

            Sous l’administration Clinton, une nouvellepolitique économique est définie. Elle est fondée sur l’ère de l’information,la société de la connaissance. Une innovation majeure est lancée, sur base destechniques utilisées par les militaires du Pentagone : Internet. Mais, enfait, la “ nouvelle compétitivité américaine ” a bien d’autresfondements.

            D’abord, il y a la relocalisation de laproduction manufacturière de base, mais créatrice de valeur (et donc deplus-value), dans le tiers-monde, notamment au Mexique, en Amérique centrale eten Asie de l’Est. Il s’agit surtout de l’électronique de consommation de masseet le secteur du textile et de l’habillement.

            On peut voir l’évolution de ce phénomène, si on additionne la valeur ajoutée manufacturée et les importations de produits manufacturés aux Etats-Unis. Il peut y avoir un double comptage, si, par exemple, des machines ou des pièces sont fabriquées aux Etats-Unis, exportées à l’étranger et si, avec celles-ci, on réalise des marchandises qui seront à nouveau importées outre-Atlantique. Mais on suppose que ces montants restent faibles. De toute façon, ils ne peuvent altérer la représentation que cela nous donne dans le tableau 9.

Tableau 9.
Evolution de la “ structure productive ” des Etats-Unis (en milliards de dollars)
  1973 1980 1990 1995 2000 2004
Industrie manufacturière américaine 321,9 587,5 1.040,6 1.289,1 1.566,6 1.545,4
Importations d’Europe, Japon et Canada 34,5 90,4 243,6 350,2 506,5 683,9
Importations du tiers-monde 8,0 33,8 132,0 257,7 462,7 841,3
Total importations 42,5 124,2 375,7 607,8 969,1 1.525,3
Total structure productive 364,4 711,7 1.416,3 1.896,9 2.535,7 3.070,7
Source : Survey of Current Business pour la valeur ajoutée manufacturière, et OMC, rapport annuel, différentes années, pour les importations.

On observe une croissance aussi bien de la valeur ajoutéemanufacturée que des importations, mais cette dernière est plus forte. Jusqu’en1990 environ, les importations provenant des pays capitalistes développés sontplus importantes. Celles venant du tiers-monde progressent rapidement, maiselles prennent le pas sur les autres en 2004.

            Ce constat est encore plus évident dans le tableau 10, qui reprend les mêmes données que le tableau précédent, mais exprimées en pourcentage.

Tableau 10.
Evolution de la “ structure productive ” des Etats-Unis (en pour cent)
  1973 1980 1990 1995 2000 2004
Industrie manufacturière américaine 88,3 82,5 73,5 68,0 61,8 50,3
Importations d’Europe, Japon et Canada 9,5 12,7 17,2 18,5 20,0 22,3
Importations du tiers-monde 2,2 4,7 9,3 13,6 18,2 27,4
Total importations 11,7 17,5 26,5 32,0 38,2 49,7
Total structure productive 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Source : Voir tableau 9.

La part de la production manufacturière américaine ne cessede baisser. Celle des importations n’arrête pas de grimper. Cela indique l’importanceaccrue de la fabrication manufacturière de l’étranger pour la consommationaméricaine. Mais, en 1990, la part des importations des pays capitalistes estencore le double de celle du tiers-monde. En 2004, la part du tiers-monde estla plus importante. En 1973, les importations sont limitées : tout ouquasiment est fabriqué aux Etats-Unis mêmes. En 2004, la manufacture n’assureplus que la moitié de la production nécessaire aux Etats-Unis, les importationsdu tiers-monde en prennent plus d’un quart, et celles de l’Europe, du Japon etdu Canada un peu moins d’un quart.

            Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord,c’est l’indication d’une dépendance croissante de l’économie américaine desproduits fabriqués dans le tiers-monde. Donc un besoin aussi de le contrôler,car une rupture dans l’approvisionnement aurait des conséquences fâcheuses pourla première économie de la planète. Ensuite, cela permet effectivement auxEtats-Unis de profiter de transferts internationaux de plus-value, basés sur laproduction étrangère. En effet, ces transferts peuvent avoir plusieursfacettes : des bas prix pratiqués sur les produits importés, le textile,les télévisions, les radios, etc. ; mais aussi la réalisation de bénéficesà l’étranger qui sont rapatriés ou encore le paiement de royalties pour lesbrevets ou d’autres services. Enfin, c’est la possibilité de payer des salairesplus bas aux Etats-Unis mêmes, puisque la valeur de la force de travail peutêtre réduite par le bas prix de ces produits importés.

            Le second fondement de la “ nouvelle compétitivité américaine ” est le développement des marchés financiers. Ce qu’on a déjà vu au point 1.2. On estime que chaque gain de 10% en capital sur les marchés boursiers engendre une croissance de la consommation des ménages américains de 0,5 à 1%.[11] Si on prend la limite supérieure de cette estimation et si on constate que le patrimoine en actions des ménages a augmenté de 200% de 1990 à 1999, on peut évaluer la croissance de la consommation américaine à 770 milliards de dollars. Comme durant ce temps, le PIB américain a progressé de 3.465 milliards de dollars, on peut estimer que la consommation des ménages due à la hausse des actifs boursiers à environ 22%. Ce qui est loin d’être négligeable.

            A cela s’ajoute le fait que les capitalistes apportent leurs fonds à l’économie américaine, principalement en ce qui concerne les titres boursiers. Le tableau 11 en présente quelques aspects.

Tableau 11.
Evolution comparée par période entre la hausse annuelle moyenne du PIB et l’apport annuel moyen en capital net du reste du monde aux Etats-Unis de 1991 à 2004 (en milliards de dollars et en %)
  91-94 95-99 00-04
Hausse PIB 317,3 439,2 493,2
Apport net de capital étranger 63,4 178,7 493,7
Différence 253,9 260,5 -0,5
Part en comparaison du PIB (en %) 20,0 40,7 100,1
Investissement étranger en titres 111,3 274,1 535,6
Part en comparaison du PIB (en %) 35,1 62,4 108,6
Source : Calculs sur base des tableaux de Balance des Paiements de la comptabilité américaine établis par le Bureau of Economic Analysis, “ U.S. International Transactions Accounts Data ”, 16 décembre 2005.

Note : L’apportnet de capital étranger est évalué comme étant l’inverse de la balancecourante. Puisque celle-ci représente l’apport des éléments courants comme labalance commerciale, la balance des services ou celle des intérêts et desrentrées courantes. Elle doit être équilibrée par un apport inverse en capital.Le terme de part utilisé est impropre, car cet apport n’est pas une partie duPIB. C’est juste une comparaison avec le PIB.

Ainsi, le montant annuel moyen de croissance du PIB s’élèvede période en période de à et finalement à la dernièrephase marquée pourtant un krach boursier. Mais l’apport net en capital venantde l’étranger augmente encore plus vite. Durant les dernières périodes, lesdifférentes crises en Asie du Sud-Est, en Russie, au Brésil, en Argentine, enTurquie, les croissances lentes en Europe et au Japon ont incité lesbourgeoisies du monde entier à placer leur argent dans l’économie jugée la plussûre de la planète, les Etats-Unis (ce que souligne la ligne 5 du tableau11 : les investissements étrangers en titres). En définitive, pour ladernière période, la croissance américaine semble complètement poussée par lesapports étrangers de capitaux annuels moyens, puisque le montant de ces apportscorrespond à la hausse annuelle moyenne du PIB.

            De nouveau, on soulignera la dépendance américaine pour ces fonds. Si ceux-ci n’arrivent pas – et en 2005, on estime le montant total à plus de 6% du PIB, entre 700 et 800 milliards de dollars[12] -, les comptes extérieurs américains seront complètement déséquilibrés, risquant de provoquer une chute du dollar, donc de l’ensemble du système monétaire mondial et, à sa suite, de l’ensemble de l’économie planétaire.

            Enfin, quatrième élément de la “ nouvelle compétitivité américaine ”, les Etats-Unis se centrent sur les services et les technologies de pointe qu’ils peuvent faire payer très cher à l’étranger ou dont ils peuvent faire payer les brevets très chers, grâce aux règles sur la propriété intellectuelle. C’est le cas de Microsoft, d’Intel et d’autres compagnies. Alors que les étrangers possèdent des avoirs supérieurs de 2.500 milliards de dollars à ce que détiennent les Américains dans le reste de la planète, les revenus de ces placements américains sont plus élevés que ce gagnent les autres aux Etats-Unis : “ Chaque dollar placé par un agent des Etats-Unis à l’étranger rapporte, en moyenne, 8% (compte tenu de la dévalorisation des dettes par l’inflation). A titre de comparaison, lorsqu’un étranger fait un placement aux Etats-Unis, il reçoit en moyenne 4% ”.[13] C’est un constat que les experts américains tirent eux-mêmes : “ Entre 1995 et 2004, les Etats-Unis ont gagné plus de 200 milliards de dollars en revenu étranger net malgré des déficits du compte courant pour un total de plus de 3.000 milliards de dollars durant cette période ”.[14]

            La part des profits provenant de l’étranger augmente dans les revenus des entreprises américaines. Le tableau 12 présente cette hausse.

Tableau 12.
Part de l’étranger dans les profits des firmes américaines par décennie (en pour cent)
  60-69 70-79 80-89 90-99 00-04
Profits tirés de l’étranger 6,3 11,4 15,8 15,0 19,9
Source : Basé sur Council of Economic Advisers (2006), The Annual Report, in Economic Report of the President, Washington, February 2006, p.388.

Durant les années 60, ces profits étrangers représentent6,3% du total des bénéfices des firmes américaines. Cela passe à 11,4% dans lesannées 70, puis à 15% dans les années 80. La stagnation des années 90 estsurtout due à la croissance plus forte aux Etats-Unis mêmes. Mais, dès quecelle-ci connaît des ratés, la part des profits étrangers augmente à nouveau etatteigne près de 20% dans les dernières années.

            Les Etats-Unis profitent d’un transfertinternational de plus-value, qui dope à la fois leur économie et les revenus etpatrimoines des capitalistes les plus aisés. Si la croissance américaine estjugée exceptionnelle depuis 1991, c’est parce qu’elle se fonde sur l’essor desmarchés financiers, l’appui étranger et l’extorsion de fonds du reste du monde.Ces montants pourraient permettre aux pays ou contrées du tiers-monde de sedévelopper. Ils sont généralement utilisés à des besoins de luxe des richesaméricains ou à accroître encore la richesse et le pouvoir financier de cetteclasse parasitaire.

            Pour soutenir cette puissance économique, lesEtats-Unis se dotent de capacités militaires qui dépassent de loin tout ce quise fait ailleurs. Après une courte période de réduction des budgets militaires,ils ont relancé la course aux armements à la fin de la décennie. Aujourd’hui,ils financent près de la moitié des dépenses militaires dans le monde.

5. La globalisation et l’ultra-impérialisme

En 1916, Lénine défend la thèsede l’impérialisme face aux conceptions de Kautsky. Notamment il critique cellede l’ultra-impérialisme que celui-ci développe. Ce serait l’aboutissement de laconcurrence capitaliste à la création d’un seul monopole qui dominerait lemonde, à l’entente entre Etats impérialistes pour assurer cette suprématieunique.

La critique de Lénine est cinglante. Il écrit : “ L’analyse théorique, ainsi que la critique économique et politique, de l’impérialisme par Kautsky sont entièrement pénétrées d’une tendance absolument incompatible avec le marxisme, qui consiste à estomper et atténuer les contradictions les plus essentielles et à maintenir à tout prix au sein du mouvement ouvrier européen une unité chancelante avec l’opportunisme ”.[15]

Aujourd’hui, à travers les thèses sur laglobalisation, fleurissent des idées similaires. Les plus célèbres sont celles deTony Negri et de Michael Hardt. Selon eux, l’impérialisme serait remplacé parl’empire. Ce serait une domination planétaire des intérêts d’une classedirigeante plus ou moins unifiée. Les Etats-Unis n’en seraient pas le leader,mais le bras armé. Tous les Etats, y compris la Chine,  participeraient à cettedomination. La guerre entre impérialismes serait dépassée. Seulessubsisteraient des opérations de police, pour punir les Etats récalcitrants oules peuples rebelles. La révolution nationale-démocratique mettrait en place unEtat “ nationaliste ” qui entrerait inévitablement dans le cadre dela domination impériale. Elle ne serait plus révolutionnaire. La classeouvrière ne serait plus l’avant-garde de la révolution socialiste. Ces idéescirculent, notamment dans le mouvement altermondialiste. Mais pas toujours sousces formes aussi tranchées.

Comme Lénine face à Kautsky, il nous faut critiquerces points de vue, car ils estompent et atténuent les contradictions les plusessentielles de notre société.

En fait, l’unité et la pacification entre capitalistes n’est jamais qu’une façade. La compétition entre firmes, entre géants, est féroce. Les vagues de fusions et d’acquisitions en sont la preuve. Chaque firme tente d’éliminer ses concurrents. Alain Minc, gourou français du management, décrit cet univers capitaliste : “ C’est une guerre qui s’y mène, avec son front, la bataille pour les grandes positions mondiales, ses percées, les grands contrats d’exportation et ses arrières, le marché intérieur, aussi décisifs que dans toutes les guerres. Cette dimension conflictuelle des affrontements économiques n’est pas nouvelle, mais elle n’a cessé de s’aiguiser, dès lors que la disparition de la croissance réduisait la dimension du champ de bataille, et accroissait simultanément l’appétit des acteurs ou plutôt leur sens de la survie. Dans cette guerre qui n’ose dire son nom, la mobilisation, là aussi, est évidemment décisive et elle prend la forme du complexe étato-industriel. Le vocabulaire, les mœurs, les habitudes du monde des affaires ne représentent guère davantage que le code courtoisie des guerres d’autrefois, mince pellicule de sociabilité qui occulte la brutalité des faits et des coups .[16]

La crise économique et le développement des marchésfinanciers incitent à ce que les antagonismes, loin de s’estomper, s’aiguisentfortement. Les besoins de rendement et de rentabilité s’imposent de manièreplus forte. Les critères de rendement habituel de ces sociétés financièress’élèvent à 15% minimum. Pour cela, il faut supprimer des emplois, éliminer lesconcurrents, voire les absorber. C’est donc une compétition intense qui se joueet non une tendance à la pacification.

Les Etats impérialistes sont amenés à défendreleurs multinationales et donc à entrer en compétition les uns contre lesautres, malgré l’apparente unité de vues. C’est le cas nettement dans ledomaine énergétique, dans celui de la défense et de la conquête spatiale.

Ainsi, les projets américains au Moyen-Orientdérangent des intérêts européens. La maison Blanche veut asseoir son contrôlesur les ressources pétrolières pour avoir un levier qui empêcherait l’émergenced’une puissance concurrente. Les Etats-Unis sont peu dépendants du golfePersique pour leur approvisionnement. Seule l’Arabie Saoudite leur exportemassivement du pétrole. En revanche, l’Union européenne dépend de façon plusimportante du Moyen-Orient et elle aimerait passer outre les recommandationsaméricaines pour accroître cette part, notamment vis-à-vis de pays considéréscomme peu fiables par Washington : l’Iran, la Syrie, la Libye… Pour lesAméricains, on peut assurer l’hégémonie par la guerre et en affirmantouvertement qu’on veut réformer la région conformément à ses vues. Pour lesEuropéens, il faut développer une politique plus souple, basée sur quelquesconcessions accordées aux populations arabes. Ces deux orientations ne sont pascompatibles à terme.

Même constat pour les politiques spatiales. Lastratégie américaine est fondée sur le monopole, voire l’exclusivité, desEtats-Unis sur tous les aspects aéronautiques. L’Union européenne, par exemple,développe une industrie spatiale concurrente à celle des Etats-Unis. Elledétient une part d’environ 33% du marché, contre 50% aux Etats-Unis et savolonté est clairement de dépasser ces derniers. De nouveau, les projets nesont pas compatibles. Or, l’industrie aéronautique est directement connectée àl’Etat, qui passe généralement les commandes aux compagnies du secteur. Etmême, les aspects civil et militaire sont étroitement liés : Boeing etAirbus, qui se disputent la première place dans la construction d’avionscommerciaux, sont également d’importants producteurs d’équipements militaires.

Le projet européen de relancer la compétitivité enEurope entre en conflit avec celui des Etats-Unis de rester la seule puissancehégémonique et d’empêcher tout rival d’émerger. De ce point de vue, l’Unioneuropéenne, que ce soit sous sa forme libérale ou sociale-démocrate, nereprésente pas une alternative à la domination impérialiste des Etats-Unis. Ilne s’agit nullement de remplacer un capitalisme sauvage, celui des Etats-Unis,par un autre, qui serait plus civilisé, celui de l’Europe. Il s’agit deremplacer une classe dominante hégémonique par une autre. Par le passé, l’éliteeuropéenne a déjà montré qu’elle était capable du pire : colonialisme,fascisme et nazisme, déclenchement de deux guerres mondiales…

Les rapports ne sont pas figés. Aujourd’hui, lesEtats-Unis disposent d’une avance sur tous les plans. Mais qu’en sera-t-il dansdix ans ? La croissance économique américaine actuelle peut-ellecontinuer ? Ne déclenchera-t-elle pas des crises, des krachs, qui, eux,bouleverseront les rapports de forces actuels ?

En 1916, Lénine écrivait déjà : “ Est-il concevable de supposer que, d’ici une dizaine ou une vingtaine d’années, le rapport de forces entre les puissances impérialistes demeurera inchangé ? C’est absolument inconcevable ”.[17] Et, de fait, il y a vingt ans, on n’imaginait pas l’effondrement de l’URSS. On n’imaginait pas l’arrogance impérialiste américaine. On n’imaginait pas le sursaut économique américain face au Japon, par exemple…

6. La crise générale du capitalisme

Le monde actuel, la mondialisationimpérialiste sont construits sur une gigantesque bombe. La croissanceaméricaine, qui est l’élément qui sous-tend l’arrogance impérialiste, estdangereuse, risquée, parasitaire et désastreuse sur le plan humain.

Sur le plan économique, ledéveloppement des marchés financiers ne peut excéder durablement celui del’économie réelle. Il faut un ajustement, qui risque d’être brutal. De même,l’apport étranger, aujourd’hui crucial, engendre un cercle vertueux de haussede la consommation des ménages américains tirant les importations. Mais celapeut se transformer rapidement en un cercle vicieux. Si les marchés boursierss’effondrent, cela peut stopper la consommation des ménages. Ceux-ci sontd’ailleurs endettés pour l’équivalent de 80% du PIB américain. C’est deux foisplus que le taux d’endettement observé à la veille du krach de 1929.

Cette croissance est fondée surla suprématie américaine sur le plan économique, monétaire, politique etmilitaire. C’est grâce à cela que les Etats-Unis attirent les capitauxétrangers dont ils ont tant besoin. Si cette “ confiance ” dans lasuprématie est ébranlée, cela peut inciter les capitalistes internationaux à neplus investir chez l’oncle Sam et peut accélérer la crise économique.

De ce fait, la croissanceaméricaine nécessite l’affirmation hégémonique de Washington. Donc le contrôlesur les matières stratégiques comme les matières premières, le pétrole, lesmicroprocesseurs ou la conquête spatiale. Donc la lutte contre les opposants oumême les pays indépendants. Donc l’obligation de quasi tous les Etats departiciper à la globalisation et à son contrôle par l’OMC, le FMI et la Banquemondiale. Donc le besoin de mener des opérations militaires de contrôle ou depunition vis-à-vis des régions rebelles. Donc la nécessité aussi d’accroîtresans cesse les marchés pour les multinationales américaines.

D’un côté, les contradictions dusystème économique américain poussent Washington à avancer plus loin dansl’affirmation hégémonique, sans quoi la suprématie économique risque d’êtreremise en cause et, avec elle, celle de la bourgeoisie américaine (et donc celamettrait en péril ses revenus et son patrimoine). De l’autre côté, celas’oppose à tout le développement du XXème siècle jusqu’en 1990, avecdécolonisation et affirmation d’indépendance des différents Etats dutiers-monde. Cela s’oppose aussi aux volontés de résistance des peuples et àleurs capacités d’organisation. Un monde multipolaire et pluraliste, issu d’uneaspiration séculaire des populations du monde, se développe et cela heurtel’ambition hégémonique unilatérale américaine.

De ce point de vue, lesEtats-Unis voient dans la Chine l’adversaire numéro un à leurs ambitions. Ilss’opposent avant tout à la direction du parti communiste chinois, qui assurel’orientation de la Chine dans la voie socialiste. Mais le développementchinois les inquiète également par son envergure. Sur base des différentielsactuels de croissance, la Chine dépasserait les Etats-Unis en termes de PIBentre 2030 et 2040. La croissance chinoise est donc supérieure. Celle des paysasiatiques voisins, avec lesquels la Chine est liée, aussi. Le développementchinois et celui concomitant de l’Asie pourraient faire en sorte qu’il y auraitune zone – la plus importante en termes de population et de croissanceéconomique – qui échapperait au contrôle américain. Ce qui est insupportable àla Maison Blanche.

Cette croissance économiquecapitaliste dont les Etats-Unis sont le centre est instable. La volontéhégémonique américaine, liée à cette croissance, heurte les aspirations despeuples de pouvoir se développer de façon libre, indépendante et permettant quecela leur profite (et non à une poignée de grands actionnaires demultinationales américaines). Les Etats-Unis voient dans la Chine, d’abord unepuissance socialiste, ensuite le concurrent qu’ils essaient par tous les moyensd’empêcher d’émerger. Tous ces éléments, liés à l’impérialisme et caractérisantla globalisation actuelle, rendent le monde profondément instable et peuventdéboucher sur des guerres de plus en plus violentes et généralisées à l’échelleplanétaire.

7. Conclusions

Lénine expliquait que la guerre mondiale était la conséquence des politiques impérialistes. Ce fait, ajoutait-il, marque plus que tout autre que le système capitaliste est un système condamné par l’histoire, que l’impossibilité d’échapper à cette tendance – si ce n’est par le déclenchement de révolutions socialistes empêchant les tendances belliqueuses du capitalisme d’aller à leur terme - indiquait que ce système était plongé dans une crise inexorable, une crise générale, impliquant tous les aspects, économique, politique, idéologique. “ L’impérialisme est le prélude de la révolution sociale du prolétariat ”, écrit-il dans la préface de ce livre essentiel.[18]

Aujourd’hui, après les années du capitalisme triomphant qui ont suivi la victoire de la contre-révolution en URSS, on devrait en revenir à ces analyses marxistes fondamentales, qui sont plus actuelles que jamais.


[1] John H. Dunning (1988), Explaining International Production, Unwin Hyman, London, p.73.

[2] John H. Dunning (1988), p.80.

[3] Rolf Hackmann (1997), US Trade, Foreign Direct Investments, and Global Competitiveness, International Business Press (The Haworth Press), p.15.

[4] Peter Dicken (1992), Global Shift. The Internationalization of Economic Activity, The Gilford Press, New York, second edition, p.332.

[5] Peter Dicken (1992), p.67.

[6] Robert Reich (1992), The Work of Nations, Vintage Books, New York, p.113.

[7] Robert Reich (1992), p.48.

[8] Nous pourrions aussi aborder cette question à partir de l’exemple de la dette du tiers-monde, qui est à charge des populations locales et qui profitent, également par transfert international de plus-value, aux centres financiers impérialistes.

[9] Pour faire partie des firmes pouvant livrer au Pentagone, il faut être soit une entreprise américaine, soit être d’un pays qui se trouve sur une liste favorable de nations “ amies ” (comme la Grande-Bretagne, le Canada ou l’Australie).

[10] Joseph Stiglitz (2002), La grande désillusion, éditions Fayard, Paris, p.239.

[11] Anton Brender et Florence Pisani (1999), Le nouvel âge de l’économie américaine, éditions Economica, Paris, p.132, note 7.

[12] Council of Economic Advisers (2006), The Annual Report, in Economic Report of the President, Washington, February 2006, p.125.

[13] Gérard Duménil et Dominique Lévy, “ Ivresse néolibérale, arrogance impériale ”, in Elisabeth Gauthier et Jacques Le Dauphin, Quelle Europe pour quel monde ?, éditions Syllepse, Paris, 2003, p.119, note 7.

[14] Council of Economic Advisers (2006), p.145.

[15] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, in Œuvres complètes, tome 22, p.321-322.

[16] Alain Minc (1982), L’après-crise est commencé, éditions Gallimard, Paris, p.258.

[17] Lénine, p.318.

[18] Lénine, p.211.