Poulantzas et le rôle de l’État

Table des matières: 
Études marxistes no. 114
Auteur: 
Giovanni di Marco

Mai 1968 a vu la naissance d’une nouvelle génération d’activistes qui se sont retrouvés par la suite à gauche de l’échiquier politique et, dans certains pays, dans les partis communistes. L’évolution du Parti communiste italien (PCI) est particulièrement intéressante de ce point de vue46. Après les énormes mobilisations sociales, entre autres celles des étudiants et des ouvriers de la métallurgie dans les années 1968-69, les sections locales du PCI se voient renforcées par des jeunes, des indépendants, des femmes et des intellectuels. Les écrits d’Antonio Gramsci retrouvent, surtout entre 1970 et 1975, une nouvelle popularité47, alors que, dans le même temps, l’Union soviétique perd une bonne partie du prestige que lui avait valu son rôle au cours de la Seconde Guerre mondiale.

C’est dans ce contexte qu’est lancé en Europe occidentale un débat sur la stratégie des partis communistes et celle des organisations de la gauche radicale envers l’État. Un large éventail de théoriciens va essayer d’approfondir ou de renouveler l’analyse marxiste et notamment celle que fait Lénine dans son œuvre L’État et la Révolution.

Le débat entre Nikos Poulantzas et Ralph Miliband, professeur marxiste à la London School of Economics, dans la revue britannique New Left Review, a constitué dans les milieux intellectuels et de gauche l’amorce de ce nouveau débat sur le rôle de l’État d’un point de vue marxiste. Poulantzas part entre autres de Marx, Lénine, Gramsci et Althusser, mais entend également innover. Il se considère comme marxiste, mais estime que la théorie marxiste sur l’État est insuffisante. À partir des années 60, il analyse le rôle de l’État capitaliste et les éventuelles conclusions que l’on pourrait en tirer pour le passage vers le socialisme.

En Grèce, le contexte est particulier : un coup d’État y a abouti à la dictature des colonels. À l’époque, Poulantzas est membre du KKE (intérieur), une scission du Parti communiste grec créée après l’intervention soviétique à Prague en 1968. Le KKE (intérieur) aura toujours une influence nettement plus faible que celle du KKE et se dissoudra à la fin des années 80. Au début des années 90, une partie de ses membres ralliera les rangs de Synaspismos, précurseur de Syriza. Un autre groupe poursuivra quelque temps une voie autonome sous le nom d’AKOA, avant de rallier à son tour Syriza en 2013.

Quelle vision de l’État ?

La pensée de Poulantzas n’est pas facile à synthétiser. En tant que marxiste, Poulantzas combat naturellement la vision de l’État comme « sujet » qui imposerait de façon autonome sa volonté aux classes sociales. L’idée que l’État puisse être dissocié des classes sociales lui paraît absurde. Mais il s’insurge également contre ce qu’il considère comme un autre extrême, la « vision instrumentaliste » de l’État.

S’appuyant sur le Manifeste du Parti communiste, il résume cette vision « instrumentaliste » comme l’idée que l’État est un pur objet, qu’il n’est qu’un instrument, en quelque sorte « le comité exécutif » de la bourgeoisie, utilisé par cette dernière à sa guise. Il s’oppose en particulier aux théories sur ce qu’on appelle le capitalisme monopoliste d’État qui, à cette époque, sont très populaires dans divers partis communistes européens. Selon lui, ces théories perçoivent l’État comme pur instrument du capital monopoliste, c’est-à-dire des tout grands monopoles, et ne voient pas alors que l’État doit encore et toujours représenter les intérêts à long terme de l’ensemble de la bourgeoisie. Il contredit ainsi, par exemple, l’allégation de Santiago Carrillo, à l’époque secrétaire général du Parti communiste espagnol, selon laquelle l’État ne défendrait plus les intérêts de l’ensemble de la bourgeoisie48. Selon lui, il n’y a pas non plus de « fusion » entre l’État et les monopoles, comme le prétendent les théoriciens du capitalisme monopoliste d’État.

Poulantzas insiste sur le danger sous-jacent de réformisme que représente cette position. Il suffirait de retirer l’État des mains du capital monopoliste pour en faire un instrument au service d’une vraie démocratie ou même au service de la classe ouvrière. L’État serait donc perçu comme neutre, ce qui ouvre la voie, souligne-t-il, à des alliances entre la classe ouvrière et les fractions non monopolistes de la bourgeoisie. C’est en effet ce que prône Carrillo.

Les théories du capitalisme monopoliste d’État étaient en réalité un peu plus nuancées que ne le prétend Poulantzas. Ainsi, Eugène Varga, qui en est l’un des théoriciens, écrit qu’il s’agit d’une convergence, d’une sorte d’alliance donc, entre deux forces indépendantes : le capital monopoliste d’une part et l’État d’autre part. Ceci requiert un degré d’autonomie de l’État. C’est autre chose, précise Varga, que la simple soumission unilatérale de l’État au capital monopoliste49. L’État a d’ailleurs entre autres pour fonction d’exécuter certaines tâches économiques nécessaires à la protection de l’ordre socio-économique, mais qui sont insuffisamment rentables pour le capital privé. Ralph Miliband faisait remarquer — en utilisant un autre point de départ — qu’il y avait eu un processus similaire en Grande-Bretagne : les nationalisations du gouvernement socialiste d’Attlee, juste après la Seconde Guerre mondiale, servirent, en premier lieu, à insuffler une nouvelle vie au capitalisme britannique50. Une telle fonction requiert une certaine autonomie de la part de l’État.

D’ailleurs, Varga distingue également des contradictions non seulement entre les monopoles et le reste de la bourgeoisie, mais aussi au sein de la bourgeoisie monopoliste elle-même et également entre l’État et des couches de la bourgeoisie monopoliste. Un exemple contemporain de cette thèse pourrait résider dans le désaccord entre certaines compagnies pétrolières monopolistes et les États-Unis ou l’Union européenne au sujet des sanctions imposées à l’un ou l’autre pays producteur de pétrole. Même au sein d’un seul secteur, il y a des rivalités, par exemple pour les appels d’offre publics. Sur base de cette théorie, Varga défend la possibilité d’une alliance antimonopoliste de la classe ouvrière avec la bourgeoisie non monopoliste, alliance dont l’objectif serait de faire disparaître les grands monopoles, même avant la disparition du capitalisme51. Une vision similaire sera une des bases théoriques du fameux compromis historique en Italie où, dans les années 70, le Parti communiste proposera de gouverner avec le parti de droite de la démocratie chrétienne.

Une condensation de rapports de force

Poulantzas lui-même estime que c’est une erreur de percevoir l’État comme un ensemble monolithique. Inspiré par l’analyse que Marx a faite du bonapartisme en France, il va définir l’État comme « la condensation matérielle d’un rapport de force entre les classes et les fractions de classe tel qu’il s’exprime de façon spécifique au sein même de l’État52 ». C’est une définition assez complexe, mais dont un des aspects importants est que l’État dispose bien d’une « relative autonomie » vis-à-vis de la classe dirigeante. C’est à la fois une conséquence de la lutte des classes53 et une nécessité, car l’État ne peut servir la classe dirigeante que s’il est relativement autonome vis-à-vis des diverses fractions de cette classe, ce qui lui permet d’organiser l’hégémonie et les intérêts à long terme de cette classe tout entière54. Les institutions étatiques sont truffées de contradictions entre les différents organes et appareils, contradictions liées à celles qui existent entre les différentes fractions de classes. Ce sont ces rapports qui, non seulement font l’État, mais qui font également en sorte, à la suite d’un processus complexe, que l’intérêt politique général du bloc de pouvoir soit garanti. L’État n’est ni un instrument qu’on peut reprendre ni une forteresse à conquérir ou occuper, mais plutôt « le cœur de l’exercice du pouvoir politique55 ». Il joue ainsi le rôle de médiateur ou d’« organisateur » de la bourgeoisie, pendant qu’au même moment il désorganise les classes dominées. Il est en quelque sorte, le parti politique des classes dominantes56.

Mais Poulantzas estime que ces contradictions offrent également un espoir aux classes soumises ou dominées. Elles peuvent en effet essayer de pousser les institutions à bout et ainsi scinder verticalement l’État, en utilisant ces contradictions contre la bourgeoisie. Pour cela, il leur faut naturellement lutter sur le terrain même de l’État. Cette position n’implique nullement qu’il n’y a pas de différence entre les conclusions de Poulantzas et les théories du capitalisme monopoliste d’État. Ainsi, l’analyse de classe détaillée de Poulantzas amène à penser que les contradictions au sein de l’État, existant à peu près jusqu’au plus haut niveau, auraient peut-être un caractère de classe positif, une thèse qui n’est pas défendue par Varga.

Cette vision a un impact sur le type de transition vers le socialisme prôné par Poulantzas. Quant à la distinction fondamentale entre ses positions et celle de la social-démocratie, l’auteur la situe dans le rôle qu’il entrevoit pour les mouvements sociaux autonomes qui doivent soutenir l’action au sein de l’État57.

Vers un socialisme démocratique

La réflexion de Poulantzas sur la voie vers le socialisme, qu’il résume dans sa dernière grande œuvre, L’État, le pouvoir, le socialisme58, est déterminée par sa vision du socialisme. Selon lui, la démocratie essentiellement directe, qui remplacerait entièrement la démocratie représentative, mènerait de toute façon à la dictature. Pour protéger la démocratie, Poulantzas veut combiner la démocratie représentative à des institutions de démocratie directe.

Préoccupé par le risque d’autoritarisme, Poulantzas se distancie ici en premier lieu de la stratégie du « double pouvoir » de Lénine, qu’il résume comme l’idée selon laquelle l’État tout entier doit être détruit par une attaque frontale et, sous la direction d’un parti communiste, remplacé par un autre État, caractérisé par les conseils ouvriers et une démocratie directe.

Comme il le fait dans sa polémique avec d’autres auteurs, Poulantzas livre ici une vision trop schématique du raisonnement de Lénine. Ce dernier écrit d’ailleurs textuellement dans L’État et la révolution : « Nous ne pouvons concevoir une démocratie, même une démocratie prolétarienne, sans organismes représentatifs : mais nous pouvons et devons la concevoir sans parlementarisme59. » En pensant à l’exemple de la Commune de Paris, Lénine fait remarquer : « Le moyen de sortir du parlementarisme ne consiste pas à détruire les organes représentatifs et le principe électif, mais à transformer ces moulins à paroles que sont les organismes représentatifs en assemblées “agissantes”. » Sur ce plan, la contradiction entre Poulantzas et Lénine semble résider surtout dans le souci de Poulantzas de maintenir les institutions représentatives existantes dans leurs fonctions habituelles.

Ce n’est pas un hasard si L’État, le pouvoir, le socialisme se termine par un chapitre intitulé « Vers un socialisme démocratique60 ». Ce titre pourrait paraître étonnant : il donne en effet à croire que le socialisme tout court est antidémocratique, ce qui, en soi, est bizarre pour un système dont l’objectif est de servir la grande majorité de la population. Mais, plus encore qu’une distanciation formelle vis-à-vis des pratiques antidémocratiques des anciens pays du bloc de l’Est, cette position exprime une stratégie alternative.

Quelle stratégie pour un changement ?

La pensée stratégique de Poulantzas est influencée aussi bien par son analyse de classe et sa vision de l’État que par sa vision du socialisme. Mais la révolution portugaise des Œillets, en 1974, qui a mis un terme à la dictature de Salazar, va également signifier un tournant dans sa pensée. Cette révolution est perçue comme avant tout nationale et démocratique par de nombreuses forces, y compris de gauche. Poulantzas déplore qu’elle ne soit pas allée plus loin, vers une société socialiste. Il attribue ce manquement notamment à la stratégie de la gauche. En effet, il n’aurait, selon lui, pas été possible de créer une situation de pouvoir parallèle ou de « double pouvoir » qui aurait repris l’État de l’extérieur.

De cette analyse, il conclut qu’une telle stratégie n’est plus souhaitable. Les institutions d’État existantes ne doivent plus être détricotées, démantelées ou réduites à néant à l’avenir, écrit-il. Au contraire, la démocratisation des institutions existantes requiert de l’État actuel qu’il continue à fonctionner en tant qu’« unité opérationnelle61 ». C’est d’autant plus faisable écrira-t-il plus tard, que l’État n’est ni un monolithe, ni un instrument, ni une forteresse.

Mais comment alors œuvrer au changement ? Poulantzas propose d’accroître les contradictions au sein de l’État. Le mouvement social et les partis de la gauche radicale ne doivent plus considérer que la principale contradiction est entre l’État et une structure de pouvoir parallèle et illusoire venue de l’extérieur, mais la porter au sein des institutions existantes elles-mêmes : « Le long processus de la prise de pouvoir consiste essentiellement en la diffusion, le développement, le renforcement, la coordination et la direction de ces centres diffus de résistance dont disposent les masses au sein des réseaux de l’État, de telle façon qu’ils deviennent les véritables centres du pouvoir sur le terrain stratégique de l’État62. » Pour le dire encore plus clairement : « S’ils veulent modifier les rapports de pouvoir, ces luttes et mouvements ne peuvent tendre vers une centralisation en tant que deuxième pouvoir ; ils doivent plutôt essayer d’inverser le rapport de force sur le terrain même de l’État63. » Il s’agira alors entre autres de démocratiser en profondeur les institutions existantes de l’État, chose envisageable sous un gouvernement de gauche.

Poulantzas reproche tant à Lénine qu’à Gramsci de vouloir attaquer l’État uniquement de l’extérieur. D’après lui, Lénine, par exemple, n’envisage de travailler au sein des institutions de l’État qu’avec « la présence de révolutionnaires dans l’État, mais plutôt dans le sens d’une présence qui doit contribuer, au moment adéquat, à remplacer cet État par un contre-État64 ». Toujours d’après lui, cette stratégie ne change chez Lénine qu’au moment où, sur le plan national, le pouvoir parallèle est centralisé et l’ancien État démantelé ; et Gramsci lui aussi adhérerait à ce point de vue. La (longue) guerre de positions que Gramsci propose en ajout à la guerre (rapide) de mouvement resterait confinée dans le cadre de l’« encerclement » des institutions étatiques existantes. De la même façon qu’il simplifiait excessivement la théorie du capitalisme monopoliste d’État, Poulantzas ne livre pas ici une interprétation correcte de la pensée riche de Gramsci. Lénine aussi était plus nuancé que ne le laisse paraître Poulantzas, car l’idée de gagner des parties de l’appareil étatique à la révolution lui était tout sauf inconnue. La différence entre les deux, sur ce plan, semble se situer sur le choix de l’endroit où ils placent le centre de gravité de la lutte. Chez Lénine, souligne Poulantzas, la principale contradiction réside entre l’État d’une part et le double pouvoir constitué des masses populaires et du parti d’autre part. Quant à lui, Poulantzas déplace les contradictions principales et les contradictions de classes vers l’intérieur de l’État.

L’eurocommunisme de gauche

Comment alors cette action politique va-t-elle mener à un véritable changement ? Tôt ou tard, il se produira un « point de rupture » à partir duquel, espère Poulantzas, certaines institutions étatiques se scinderont verticalement : une fraction de la bourgeoisie contre une autre par exemple, ou une fraction de l’armée contre une autre, ou éventuellement le grand nombre contre la bourgeoisie monopoliste. C’est possible parce que la lutte des classes n’a pas lieu seulement en dehors, mais aussi à l’intérieur de l’État65. Les mouvements sociaux doivent alors soutenir ce processus de l’extérieur. Si ce n’est pas le cas, la prétendue social-démocratisation d’une telle expérience est inévitable.

Alors qu’il se distancie de Lénine et de Gramsci d’une part, Poulantzas se considère d’autre part comme un « eurocommuniste » de gauche. Il entend de la sorte se distinguer de ce qu’il appelle l’« eurocommunisme de droite » de Santiago Carrillo, l’un des théoriciens de l’eurocommunisme. Carrillo écrivait que la différence fondamentale entre la social-démocratie et son eurocommunisme était que la social-démocratie veut gérer le capitalisme, alors que l’eurocommunisme entend le transformer66. Les eurocommunistes de droite, influencés par l’idée que les institutions étatiques peuvent être neutres, ne comprennent pas, selon Poulantzas, que, tôt ou tard, un point de rupture apparaît au moment où l’on veut réformer et démocratiser en profondeur ces institutions étatiques. Les eurocommunistes de gauche, estime encore Poulantzas, ne croient pas en « une transformation graduelle et progressive » de l’État. Ils croient pouvoir accroître, grâce à des réformes, les contradictions au sein de cet État jusqu’à ce qu’il y ait une rupture qui ne serait pas une guerre civile, mais une crise profonde de l’État dans laquelle la bourgeoisie et les masses populaires s’affronteraient.

Poulantzas critique également Luciano Gruppi, à l’époque membre du Comité central du PCI et directeur de l’Institut des études communistes Palmiro Togliatti, qui, selon lui, voit déjà une situation de « double pouvoir » au sein de l’appareil d’État : d’une part le pouvoir de la bourgeoisie, d’autre part le pouvoir du peuple, notamment au niveau des collectivités locales ou provinciales67. Gruppi donne donc une réponse positive à la question de savoir s’il est possible pour les classes laborieuses de conquérir des « positions de pouvoir » au sein de l’État bourgeois. C’était une question que posait aussi Palmiro Togliatti, dirigeant historique du PCI68. Erreur, affirme Poulantzas, car s’il est exact que les classes dominées sont présentes au sein des institutions, elles le sont toujours en tant que classes dominées. Elles n’ont pas de véritable pouvoir pour l’instant car, aussi fortes que puissent être les institutions au sein de l’État, ce dernier a toutefois une certaine unité. Cela ne veut pas dire que ces classes ne doivent pas lutter au sein de l’État, mais le but doit être de le scinder de l’intérieur.

Qui mobilise ?

L’attention de Poulantzas pour la mobilisation et sa critique de Gruppi porteraient à penser qu’il donne priorité à la construction d’une base de pouvoir autonome. En réalité, dans ces mouvements sociaux et dans leur lutte, Poulantzas ne voit guère de rôle véritable pour un parti dirigeant de la gauche radicale, notamment parce qu’un tel parti pourrait déjà contenir en germe une centralisation d’un deuxième pouvoir ou qu’il pourrait diriger un tel pouvoir.

Poulantzas se démarque donc de Gramsci aussi à propos du rôle d’un parti. Gramsci pense à un parti révolutionnaire, un « prince moderne », dans une allusion à Machiavel, avec un élément de masse, un élément dirigeant et un élément intermédiaire qui lie les deux premiers entre eux, et avec pour objectif de « créer un nouveau type d’État69 ». Poulantzas rejette de fait le rôle d’un tel parti, car il pourrait contribuer à instaurer une dictature. Et son « nouveau type d’État », il entend le bâtir avec les institutions politiques de l’ancien État70.

Même si Poulantzas souligne lui aussi que l’État sert les intérêts de la bourgeoisie, il se fait peut-être trop d’illusions sur le contenu démocratique des institutions de l’État capitaliste. De plus, si l’on part du principe que le capital monopoliste a une telle organisation centralisée dans une ou plusieurs institutions étatiques qui travaillent pour lui, le refus de développer une organisation du style « prince moderne » sera probablement un désavantage stratégique. Mais cette vision paraît sans doute trop instrumentaliste à Poulantzas. En outre, sa répugnance à l’égard de heurts frontaux avec les institutions étatiques facilite de fait la fonction de désorganisation que l’État — selon Poulantzas — assume vis-à-vis de la classe ouvrière et des masses.

Poulantzas admettait lui-même que, sans grands mouvements sociaux et sans mobilisation, ce genre d’expériences de gouvernement est voué à ne devenir en fin de compte rien de plus qu’un copier-coller de la social-démocratie. Mais, en même temps, sa stratégie rendait particulièrement difficile pour un parti la possibilité de développer une telle force de mobilisation avant d’avoir été élu. Dire que l’action doit être soutenue au sein de l’appareil étatique par des mobilisations peut paraître correct, mais si on ne bâtit pas soi-même une telle capacité, on choisit consciemment de se placer dans une position de dépendance vis-à-vis de la conjoncture. Cela va si loin que, dans une interview, Poulantzas lui-même hésitait quant à savoir si un parti qui voulait renverser le pouvoir établi devait reprendre ou pas les questions féminine ou écologique71. Dans ce cadre, le type de stratégie préconisée par Poulantzas réduit le rôle d’un parti communiste ou radical de gauche au strict minimum.

De Gramsci et Althusser à Vandervelde ?

Si Gramsci a eu une influence majeure sur l’œuvre de Poulantzas, tout comme le marxisme structuraliste de Louis Althusser, l’évolution théorique de Poulantzas va progressivement l’éloigner de ses influences initiales. Vers la fin de sa vie — il se suicide en 1979 —, il rompt avec ses premiers écrits, comme avec Lénine et Gramsci. À la fin des années 60, dans Pouvoir politique et classes sociales, l’accent était encore placé sur un changement extra-parlementaire fondamental72. Dans L’État, le pouvoir, le socialisme, il s’éloigne de cette première œuvre.

En donnant une place centrale à la mobilisation populaire et à la lutte des classes, Poulantzas se veut toujours distinct de la social-démocratie. Toutefois, le socialiste belge Émile Vandervelde parle, lui aussi, de lutte des classes et de mobilisation populaire, et conclut en 1918, dans son livre Le socialisme contre l’État, que le bouleversement des superstructures juridiques et politiques peut se faire de manière brusque ou lente, mais que ceci se fera probablement par différentes luttes partielles73. La conquête du pouvoir, selon Vandervelde, « cesse de se confondre, soit avec la conquête de la majorité parlementaire et du gouvernement par la seule action électorale, soit avec la possession brusque de l’État par un coup de force. » C’est une vision non entièrement étrangère à l’œuvre de Poulantzas. La transformation de l’État capitaliste en État prolétarien, dit Vandervelde, incorpore de nombreuses étapes intermédiaires. Il considère que la fonction politique des masses est d’intimider les gouvernants grâce à une pression extérieure. Il insiste sur l’organisation de la classe ouvrière en coopératives et en syndicats. En dénonçant la « conquête » de l’appareil d’État par les capitalistes, Vandervelde donne ainsi une importance particulière à la conquête de mandats au sein de l’appareil d’État par les travailleurs. Il distingue l’État dans son sens le plus large de l’État coercitif, et insiste sur le besoin de séparer l’État-gouvernement de l’État-industriel, l’État en tant qu’autorité de l’État en tant que gestionnaire. À cet égard et par rapport à la stratégie politique, il ne serait pas sans intérêt d’explorer dans quelle mesure Poulantzas ne s’approche finalement pas des théories de Vandervelde.

Le sociologue britannique Bob Jessop affirme qu’on pourrait dire que Poulantzas échange Gramsci pour le philosophe français Michel Foucault74. Jessop perçoit le glissement de la pensée de Poulantzas en direction d’une vision plus politicienne comme une conséquence du fait que, petit à petit, Poulantzas se met à analyser le domaine politique presque indépendamment du domaine économique. Le fait que Poulantzas mette toujours l’accent sur l’autonomie relative du domaine politique, constate Jessop, « l’amène à traiter l’intervention de l’État comme une ingérence de la politique dans l’économie et de la percevoir comme une conséquence de facteurs politiques plutôt qu’économiques. [...] Ce faisant, il oublie aussi bien les limitations économiques qui pèsent sur l’exercice du pouvoir politique que le rôle des mécanismes de contrôle financier (au contraire des mécanismes juridiques) dans la garantie de l’unité institutionnelle de l’État75. »


46 Guido Liguori, Qui a tué le parti communiste italien ? Éditions Delga, Paris, 2011 (La morte del PCI, 2009).

47 G. Liguori, Gramsci conteso : Interpretazioni, dibattiti e polemiche, Editori Riuniti, Roma, 2012

48 S. Carrillo, « Eurocommunisme » et État, Flammarion, Paris, 1977, p. 35.

49 E. Varga, Essais sur l’économie politique du capitalisme, Éditions du Progrès, Moscou, 1967, pp. 52-56.

50 R. Miliband, The State in Capitalist Society, Merlin Press, Londres, 2009 (1969), pp. 78-79.

51 E. Varga, op. cit., p. 48.

52 N. Poulantzas, State, Power, Socialism, Verso, Londres, 2014 ((1978), pp. 129 et 142. (L’État, le pouvoir, le socialisme, Les Prairies ordinaires, Paris, 2013.

53 N. Poulantzas, « The Capitalist State : A Reply to Miliband and Laclau », New Left Review I/95, janvier-février 1976, p. 73.

54 N. Poulantzas, « The Problem of the Capitalist State », New Left Review I/58, novembre-décembre 1969, p. 74.

55 N. Poulantzas, State, Power, Socialism,, op. cit., p. 258.

56 B. Jessop, « Althusser, Poulantzas, Buci-Glucksmann : Weiterentwicklung von Gramscis Konzept des integralen Staats », dans S. Buckel et A. Fischer-Lescano, dir., Hegemonie gepanzert mit Zwang. Zivilgesellschaft und Politik im Staats-verständnis Antonio Gramscis, Baden-Baden, Nomos, 2007, pp. 43-65, https://goo.gl/MBNynd.

57 H. Weber & N. Poulantzas, « L’État et la transition au socialisme », Critique communiste, no 16, juin 1977, réédité par http://www.contretemps.eu/interviews/l%C3%A9tat-transition-socialisme-in... et L. Gruppi, « Sur le rapport démocratie/socialisme », Dialectiques, no 17, février 1977.

58 N. Poulantzas, State, Power, Socialism, op. cit.

59 V. I. Lénine, L’État et la révolution, Œuvres, tome 25, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er3.htm.

60 N. Poulantzas, State, Power, Socialism, op. cit.

61 N. Poulantzas, The Crisis of Dictatorships, NLB, Londres, 1976 (1975), pp. 152-153 (La crise des dictatures : Portugal, Grèce, Espagne, Maspero, 1975).

62 N. Poulantzas, State, Power, Socialism, op. cit. p. 258.

63 Ibid., p.260.

64 H. Weber & N. Poulantzas, loc. cit.

65 D. E. Greene, « Nicos Poulantzas : State, class and the transition to socialism », Links, International Journal of Socialist Renewal, 5 août 2015, http://links.org.au/node/4543.

66 S. Carrillo, op. cit. pp.154-155.

67 H. Weber & N. Poulantzas, op cit. et L. Gruppi, op. cit.

68 P. Togliatti, Il Memoriale di Yalta, août 1964, http://www.sitocomunista.it/pci/documenti/togliatti/memoriale_yalta.html.

69 A. Gramsci, Textes (cahiers 13 & 14, « Notes sur Machiavel »), Messidor/Éditions sociales, 1983, pp. 291-297, et Y. De Belder, « Gramsci et la politique “préfigurative” », Études marxistes, no 111.

70 S. Hall & A. Hunt, « Interview with Nicos Poulantzas », Marxism Today, juillet 1979, p. 200.

71 Ibid.

72 N. Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, Maspero, 1968.

73 E. Vandervelde, Le socialisme contre l’État, Paris, Berger-Levrault, 1918.

74 B. Jessop, loc. cit.

75 B. Jessop, N. Poulantzas : Marxist Theory and Political Strategy, MacMillan, 1985, p. 73.