Revue n° 57, date de publication: 2001-12-20 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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HERWIG
HERWIG LEROUGE
Les Verts aux champs (de bataille)   |Archive EM|

Dans les années 80 et 90, les partis socialistes ont joué un rôle essentiel pour faire accepter par le mouvement syndical le projet de marché unique européen, exigé par la Table Ronde des industriels. Le rapport du socialiste Cecchini promettait, en 1988, la création de cinq millions de nouveaux emplois grâce à la seule constitution du marché unique européen.

A la fin du vingtième siècle, l’arrivée au pouvoir des partis ‘verts’ dans plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne, semble avoir la même signification. La bourgeoisie a distribué quelques postes ministériels aux partis verts dans l’espoir qu’ils gagnent les mouvements pacifiste, antinucléaire, antiraciste et tiers-mondiste à ses plans européens, ou du moins pour qu’ils brisent leur résistance.

Il faut dire que les dirigeants verts avaient déjà donné tous les apaisements quant à leur volonté d’intégration dans le système politique et économique capitaliste. Même si on trouvait des militants de gauche et anti-impérialistes dans ces partis, même si le discours officiel parlait de changer la politique ou même la société, les programmes verts ne constituaient pas une alternative à la société capitaliste.

En 1989, ils avaient déjà salué, comme tous les partis y compris les fascistes, « l’effondrement du modèle d’Etat sans marché et sans liberté »1, comme ils définissent le socialisme. A ce moment, ils ont rejeté toute prétention de construire une société qui ne serait pas basée sur la propriété privée des moyens de production, la concurrence et donc sur la création de monopoles qui décident de la vie économique et politique de la masse des citoyens. Aveuglés par l’anticommunisme, les dirigeants écologistes ont embrassé tous les héros créés par la CIA : Havel, Walesa et Soljenitsyne. Ils ont cru que la contre-révolution apporterait la démocratie et la liberté à l’Est. Sans avoir lu un seul mot du programme des ‘insurgés de Tien an Men’, ils se sont mis de leurs côtés dans la lutte pour le renversement du socialisme en Chine. Ils ont repris à leur compte le mot d’ordre des ‘droits de l’homme’ utilisé par les dirigeants américains et européens comme une arme de leur politique d’ingérence, d’expansion et de domination. A partir de là, ils sont tombés dans les bras de l’ancien maître d’esclaves, le Dalaï Lama, marionnette aux mains des Américains.

Les partis écologistes sont passés par l’impérialisme pacifiste en Irak : ils ont défendu l’embargo, tactique utilisée pour détruire économiquement l’Irak. Ce faisant, ils reconnaissaient que la guerre déclenchée par les Etats-Unis, la France et l’Angleterre, était juste.

A ce moment, ils ont rompu avec les opprimés du tiers monde qui étaient derrière Saddam Hussein et l’Irak.

Les Verts belges, en votant en 1999 la création d’une police unique, tout en étant dans l’opposition, ont payé leur ticket d’entrée au gouvernement. Quelques mois avant leur participation gouvernementale, en octobre 1998, les Verts allemands ont voté pour les bombardements de l’Otan sur la Yougoslavie. Six mois auparavant, le Congrès du parti avait pourtant voté en faveur de la « dissolution de l’Otan et contre toute participation allemande en Yougoslavie ou engagement de troupes allemandes à l’étranger ».

Au-delà des espérances

Depuis leur accession au pouvoir, les partis Verts dans les différents pays, se sont montrés plus que dignes de la confiance que leur a accordée la bourgeoisie. Personne n’aurait pu imaginer la vitesse à laquelle se déroulerait cette transformation en partis du pouvoir à part entière. La député européenne des Verts allemands, Ilka Schroeder, a démissionné du parti après les bombardements contre l’Afghanistan. Dans sa lettre de démission, elle met en garde ceux qui croient que « si les Verts au pouvoir n’ont apporté aucune amélioration, ils n’ont pas non plus apporté une régression ». Faux, dit-elle. « Dans tous les domaines, le gouvernement comptant les Verts dans ses rangs a brisé des tabous qui serviront de précédents à tous les gouvernements qui suivront. Le répertoire standard de la politique allemande comporte aujourd’hui, entre autres, des missions offensives menées par des soldats allemands à l’étranger, l’armée européenne sous direction allemande et une politique d’immigration selon les besoins en main-d’œuvre du patronat. »2

Alors qu’ils se sont fait élire sur un programme de « règlement des conflits internationaux par la prévention », les Verts allemands ont transformé l’Allemagne en une puissance militaire. En mars 1999, ils ont approuvé le fait que, pour la première fois depuis Hitler, l’Allemagne envoie à nouveau des avions, des troupes et des bombes contre un pays étranger – la Yougoslavie en occurrence. Ils ont rangé aux oubliettes les accords de Potsdam de 1945 qui stipulaient : Plus jamais une guerre ne doit partir du sol allemand.

Joschka Fischer, le ministre vert des Affaires Etrangères, s’est fait le héraut de « la guerre pour des motifs humanitaires » qui n’a pas à se plier à des lois internationales contenues dans la Charte de l’ONU, telles que : le respect de la souveraineté nationale et la non-ingérence dans les Affaires intérieures des pays. Le prétexte humanitaire justifie toutes les interventions impérialistes visant à renverser des gouvernements qui déplaisent aux Etats-Unis ou à l’Union européenne. Il est repris aujourd’hui pour justifier l’intervention en Afghanistan par le député Agalev Peter Vanhoutte, ancien objecteur de conscience, spécialiste de la paix chez Agalev : « Il est clair aujourd’hui qu’un système qui se base trop sur le rôle central des Etats nationaux, de la souveraineté nationale et du principe de l’autodéfense n’est pas adapté à ces nouvelles formes de violence non étatique (le terrorisme, ndlr). »3

Les ultras de l’Europe

Les dirigeants verts adhèrent à 200 pour-cent à la construction de l’Union européenne. Pas gêné le moins du monde par l’histoire récente, Joschka Fischer colporte le mythe de l’Europe source de paix depuis 50 ans. « Le processus d’intégration (européenne), (depuis 1945) a offert aux Etats et aux peuples qui s’y sont associés 50 ans de liberté, de paix et de prospérité sans pareilles. »4 Ne nous arrêtons pas ici sur « la prospérité de l’Europe », que les tiers-mondistes et les syndicalistes qui jadis croyaient aux Verts, ont toujours attribuée à l’exploitation du tiers monde et des travailleurs. Mais constatons tout de même que c’est depuis la disparition de l’URSS et des pays socialistes de l’Est en 1989 que les travailleurs n’ont connu que baisse de salaires, flexibilité, dérégulation et chômage. Constatons que la paix a régné en Europe aussi longtemps qu’existaient l’URSS et le camp socialiste. Depuis, l’Europe a connu des guerres en Yougoslavie, en Albanie, en Géorgie, (maintenant en Macédoine) et une insécurité croissante dans l’ensemble du continent. Elle a participé aux guerres contre l’Irak et l’Afghanistan.

Ce discours sur ‘l’Europe, source de paix’ ne diffère en rien de celui de tous les autres partis partisans de l’Union européenne. Mais avec la social-démocratie, les écologistes répandent un autre mythe spécifiquement destiné aux progressistes euro-sceptiques : le mythe de ‘l’Europe, alternative au modèle américain’. Le programme d’Ecolo de 1999 explique : « Les écologistes sont favorables à un monde multipolaire, qui appelle donc, entre autres, au développement d’un pôle européen solide, présentant une alternative en termes politiques, culturels, économiques et sociaux au modèle imposé par les Etats-Unis au reste du monde. »5

Sauf que le modèle européen en construction, dit Etat social actif, ne constitue nullement une alternative au modèle américain. L’Europe est une machine qui vise à imposer au plus vite le modèle américain dans tous les pays membres : privatisation de la Sécurité sociale, de l’enseignement, dérégulation dans tous les domaines sociaux, libéralisation dans le secteur public, comparution immédiate pour les pauvres en révolte, immigration en fonction des besoins en main-d’œuvre du patronat…

Sauf que les ministres Ecolo du Transport, telle Mme Durant, n’opposent aucune résistance à ces plans de libéralisation dans le domaine des transports notamment. Elle exécute fidèlement le plan européen de privatisation du transport par rail. Olivier Deleuze est un fervent défenseur de la libéralisation du marché de l’électricité. Vincent Decroly, député Ecolo en rupture de ban, accuse le gouvernement belge et l’Europe d’être plus libéraux que… Bush, qui n’a pas hésité à verser une aide publique aux compagnies aériennes privées après le 11 septembre, alors que la Commission européenne interdit toute aide publique aux sociétés en difficulté.

Sauf que les ministres Ecolo n’opposent aucune résistance à la politique européenne en matière d’asile. Ni la persistance de centres fermés pour réfugiés en Belgique ni l’expulsion par charter des Roms slovaques de Belgique ne valent une crise gouvernementale.

Toutefois, le mythe de l’alternative européenne au modèle américain sert à faire passer la pilule. Car pour réaliser cette alternative, « Ecolo est favorable à la mise en place d’instruments communs à l’Union européenne en matière de prévision et d’analyse des conflits, à la création d’un corps européen civil de paix, à la mise à la disposition de l’ONU de forces armées multinationales en l’absence d’une armée européenne. »6 On pouvait encore spéculer sur la signification de la dernière phrase : Ecolo est-il pour « l’absence d’une armée européenne » ou est-il pour une armée multinationale « en attendant l’armée européenne » ? Entre-temps, nous avons la réponse.

Le gouvernement avec les Verts allemands a pris l’option de l’armée européenne forte de 60.000 hommes, dont 18.000 Allemands et dont le rayon d’action va des puits pétroliers du Caucase jusqu’à l’Afrique du Nord.

Les Verts sont les farouches partisans d’un renforcement de l’Union afin qu’elle joue un rôle accru sur la scène mondiale. « L’Union européenne peut continuer à se muer en un important acteur sur la scène mondiale si elle opte pour un renforcement de sa politique étrangère commune. »7

Mais pourquoi une armée, pour cette Europe modèle de paix et de prévention des conflits ? Ecolo : « Sur le plan interne, la politique étrangère commune de sécurité (PECS) propose à chacun des pays une assurance vis-à-vis de l’étranger ; sur le plan extérieur, cette politique donne à l’Union un moyen d’action cohérent pour intervenir sur la scène internationale, un instrument dont elle ne se servira que si elle reçoit pour ce faire un mandat clair du Conseil de sécurité, conforme à la charte des Nations Unies, lorsqu’il s’agira de garantir ou de rétablir la paix. »8

Pourquoi l’Europe a-t-elle besoin de cette armée, sinon pour pouvoir mener ses propres guerres ? C’est évident, dès le moment où l’on admet que l’Europe a un rôle important à jouer en vue de « garantir les ressources naturelles pour l’avenir ».9 Car, nous ne ferons pas aux dirigeants écologistes l’insulte de croire qu’ils sont naïfs au point de penser que l’agression américaine en Afghanistan et la volonté de l’Europe de s’y associer servent à combattre le terrorisme ou, comme l’a déclaré cyniquement Joschka Fischer, qu’ils servent à la libération de la femme. Même la presse allemande – pourtant en faveur de la participation allemande à cette agression – a écrit : « Derrière la lutte contre le terrorisme apparaît l’objectif caché d’une expédition visant à sécuriser les ressources pétrolières de l’Asie Centrale et du Moyen Orient. »10 Le gouvernement allemand, tout comme celui de Jospin, veut participer à l’établissement d’un nouvel ordre mondial. Le chancelier Schroeder a déclaré sans sourciller au Bundestag (le parlement allemand) : « Le temps où l’Allemagne ne pouvait contribuer que financièrement aux campagnes militaires internationales est définitivement révolu. Le statut de l’Allemagne, en tant que grande puissance économique, l’oblige à prendre également des risques militaires.»11 La direction militaire allemande trépigne d’impatience pour engager ses unités spéciales d’élite KSK (Kommand Spezial Kräfte) et DSO (Division Spezial Operationen, fortes de 7.000 hommes).12 Les Allemands au front, donc, car « un pays ne compte réellement sur le plan international que s’il est également préparé à faire la guerre », ajoute Schroeder. Et peut-être que bientôt, ce sera même contre son actuel allié, les Etats-Unis… Mais Fischer sait très bien que, pour réussir ce pari, l’Allemagne a besoin de l’Europe. Dans la même session du Bundestag, il a complété les propos de Schroeder : « Il s’agit de créer un ordre mondial qui ne permette plus l’existence de zones de désordre, et les Européens seront marginalisés dans ce nouvel ordre mondial s’ils ne renforcent pas leur intégration. » L’hebdomadaire Der Spiegel commente : « Le projet ambitieux pour l’Allemagne de Schroeder et le plaidoyer pour l’Europe de Fischer vont de pair. La nouvelle avancée de l’Allemagne (intervention militaire, ndlr) est risquée. Fischer sait que l’hégémonie allemande suscite des crispations en Europe et il tente de les réduire par une intense activité politique. » Fischer admet d’ailleurs lui-même que tel est son objectif. « L’empire de Bismarck a échoué parce que les élites politiques de l’époque n’ont pas compris que la situation géopolitique difficile de l’Allemagne exige un ‘style coopératif’. Un style qui met en avant le lien entre les intérêts allemands et européens. Nous devons nous autolimiter, faire cadrer nos possibilités dans les intérêts européens. Sinon, nous nous faisons du tort à nous-mêmes. »13

Et que peut-on faire d’autre, après cela, que de sourire à la lecture de l’argument suivant de Peter Vanhoutte : « La création d’une armée européenne peut, en soi, constituer une piste sensée. Si nous voulons consacrer moins d’argent à la défense, c’est la voie à emprunter. »14 Les écolos prennent vraiment les défenseurs de la paix pour des demeurés…

Les déclarations de Schroeder et de Fischer expliquent pourquoi ces deux compères sont les défenseurs les plus zélés et de l’approfondissement de la construction européenne et de son élargissement vers l’Est. L’Allemagne a besoin de la légitimité européenne pour réaliser ses objectifs d’expansion vers l’Est, pour reconstruire une armée capable de défendre ses intérêts. L’Allemagne veut une Europe fédérale, avec moins de pouvoirs aux Etats-membres et plus à la Commission, avec plus de compétences qui ne requièrent pas un vote unanime, avec une politique extérieure et militaire commune. Et revoilà les Verts chez qui « le plaidoyer du chancelier allemand Schroeder pour une Europe véritablement fédérale, y compris avec un gouvernement européen et un président élu au suffrage universel, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. »15

En conclusion, il apparaît donc qu’en matière de construction européenne également, la bourgeoisie même la plus puissante pourra compter sur les écologistes pour la soutenir dans toutes ses aventures même les plus guerrières. En protestant, bien entendu, et en pleurant les victimes civiles, mais sans que cela conduise à rompre la solidarité fondamentale.

En quelques années, la direction des partis verts est passée complètement de la critique petite-bourgeoise du système capitaliste à la défense du capital européen le plus puissant. C’est pourquoi un véritable pacifiste, tiers-mondiste, antiraciste et anticapitaliste n’a plus rien à chercher dans ces partis.

« En restant dans le parti, je propage l’illusion d’un pluralisme au sein d’un parti qui est en réalité inexistant », disait la député allemande verte Ilka Schroeder. C’est pourquoi elle l’a quitté.

Toute la bourgeoisie a enfoncé l’idée de la faillite du communisme, en masquant la vérité, en intimidant les progressistes. L’anticommunisme a amené de nombreux anticapitalistes à acclamer le renversement du socialisme. Entre-temps, l’idée de la fin de l’histoire et du triomphe éternel du capitalisme a vécu. La montée du fascisme, les guerres civiles et autres, le fossé grandissant entre riches et pauvres amènent des centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes à descendre dans les rues pour qu’un autre monde soit possible. Entre-temps, les dirigeants écologistes se trouvent du côté de ceux qui jettent des bombes sur un des pays les plus pauvres de la planète.

Il est temps pour les déçus des partis écologistes et pour tous ceux qui se tiennent aux côtés des travailleurs et des masses opprimées de regarder au-delà des préjugés anticommunistes. Temps de débattre sur les raisons fondamentales de la faillite des partis Verts, de faire le bilan de la première tentative de construire un monde sans exploiteurs, de s’ouvrir au marxisme pour comprendre le monde et au socialisme qui est, jusqu’à ce jour, la seule alternative qui peut sauver l’humanité.

Herwig Lerouge est le rédacteur en chef de Solidaire, l’hebdomadaire du Parti du Travail de Belgique. Il a publié, entre autres, des articles sur le mouvement pour les enfants disparus et assassinés en Belgique, sur l’histoire du fascisme, la stratégie antifasciste en Belgique et sur les Verts allemands.

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Notes

1. Changer d’économie. Le programme économique d’Ecolo, Ed. Luc Pire, 1999, p.6.
2. Junge Welt, 29 septembre 2001.
3. Une vision politique des Verts à propos de l’ampleur du terrorisme international, 15 octobre 2001.
4. Discours devant le Centre français de l’université de Fribourg, 30 janvier 2001.
5. Programme d’Ecolo de 1999, p.47.
6. Idem.
7. 10 propositions des Verts pour une autre globalisation.
8. Programme d’Ecolo (www.ecolo.be).
9. Une vision des Verts à propos du 21e siècle (www.agalev.be).
10. Die Woche, 12 octobre 2001.
11. NRC Handelsblad, 15 octobre 2001.
12. Junge Welt, 25 septembre 2001.
13. Site des Grünen/Bündnis 90.
14. Bladgroen, septembre 2001.
15. Groene accenten tijdens het Belgisch EU voorzitterschap. Conférence de presse des Verts, www. Agalev.be.